Au cours des auditions entamées cet été dans l'affaire du Mediator, les juges d'instruction chargés du dossier en sont venus à s'interroger sur les conditions de mise sur le marché du médicament... dans les années 70. Tout repose sur deux témoignages, accablants pour les laboratoires Servier, et révélés ce mardi par Le Figaro et Libération. Ils affirment que Servier a délibérément trompé les autorités sanitaires, et ce dès l'origine, à propos des propriétés du Mediator. Ce que Servier nie farouchement depuis que l'affaire a éclaté : une telle accusation pourrait tout simplement se traduire par une interdiction d'exercer...
Jusqu'à présent, le médicament est présenté par Servier comme un antidiabétique, dont l'usage aurait été détourné du fait de ses effets de coupe-faim. Mais les auditions d'un pharmacologue et d'un neurochirurgien, dont le premier, Jacques Duhault, n'est autre que l'un des découvreurs du Mediator, et dont le second, le Pr Jean Charpentier, a réalisé des études toxicologiques sur le médicament à partir de 1968, pourraient modifier significativement la donne. Aujourd'hui âgés respectivement de 79 et 81 ans, tous deux évoquent les propriétés "anorexigènes" du Mediator. Des propriétés qui auraient été mises en évidence dès les premières études sur le produit.
"Servier n'est absolument pas dans le déni"
Le Pr Charpentier a ainsi avoué son étonnement "de voir le Mediator sortir comme antidiabétique car ça n'a rien à voir sur le plan expérimental, ni sur le plan clinique. C'est vrai, il diminue la faim". Selon lui, le benfluorex n'a "pas de propriété pour le diabète mise en évidence à l'époque". Pourtant, c'est bien comme antidiabétique que le Mediator a été mis sur le marché dans les années 70. A aucun moment ses propriétés anorexigènes n'ont été mentionnées. Et les études évoquant ces effets n'ont jamais été mises en avant par les laboratoires Servier. Néanmoins, l'avocat des laboratoires a réfuté mardi matin sur Europe 1 toute volonté de tromperie de son client. "Les laboratoires Servier n'ont pas trompé les autorités en masquant le fait que le Mediator était un coupe-faim, ce qu'il n'était pas", a assuré Me Hervé Temime. "Servier n'est absolument pas dans le déni. Servier ne conteste pas les travaux qui ont été faits (...) à la fin des années 1960 sur cette molécule. Servier considère simplement qu'il n'y a pas eu de tromperie, qu'il n'y a pas eu d'escroquerie, qu'il n'y a pas eu d'obtention indue d'une autorisation de mise sur le marché".
Les soupçons sur le Mediator étaient apparus des années avant son retrait du marché. Interdit de vente depuis novembre 2009 en raison des risques cardiaques encourus par les patients, ce médicament vendu comme antidiabétique, mais largement prescrit comme coupe-faim, a causé entre 500 et 2000 décès, selon plusieurs études. Cinq millions de malades l'ont utilisé. Depuis mi-février, trois juges d'instruction parisiens enquêtent dans ce dossier sur des faits allégués de "tromperie aggravée" et "d'homicides involontaires". L'enquête a par ailleurs été élargie par le parquet de Paris à "l'escroquerie au préjudice des caisses de Sécurité sociale et des mutuelles". Et pour tous ces chefs, c'est à chaque fois le laboratoire Servier, qui avait commercialisé le fameux médicament, qui se retrouve sur la sellette.
Depuis que l'affaire a éclaté, les oublis troublants ou incohérences des systèmes de contrôle des médicaments sont apparus nombreux. L'un des plus marquants étant sans doute cette étude réclamée il y a une dizaine d'années au laboratoire Servier par l'Agence européenne du médicament à la suite d'une étude italienne datant de 1999 et démontrant les possibles effets toxiques du benfluorex, principe actif du Mediator. Or, même si les laboratoires Servier avaient donné leur accord et qu'un protocole avait même été envoyé à l'Afssaps le 1er février 2001, jamais cette étude demandée par l'Agence européenne du médicament n'avait été réalisée... permettant ainsi au Mediator de rester sur le marché dix ans de plus, ses effets nocifs restant inconnus.
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