IL s'en souvient encore avec précision. Le premier appel en pleine nuit, ce 11 janvier 2002. Un gendarme qui lui demande s'il a des nouvelles de sa fille Elodie dont on vient de découvrir la Peugeot 106 grise accidentée au bord de la route, à 5 kilomètres de son domicile de Péronne. Puis de cet autre appel, le lendemain, un gendarme encore qui lui demande de venir à Péronne. « Pourquoi, j'ai demandé. Il y a eu un silence et puis : Monsieur, on vient de retrouver le corps de votre fille. »
Dans son salon vide de toutes photos, à Violaines, dans le Pas-de-Calais, Jacky Kulik parle d'une voix posée, avec un calme apparent que le frottement incessant de ses mains l'une contre l'autre vient pourtant contredire.
De longs silences, des phrases qui restent en suspens, un ton parfois neutre, pour raconter l'indicible souffrance qui le ronge depuis dix ans. Le moment le plus dur reste sans doute sa visite à la morgue, contre l'avis des gendarmes. « Je n'arrivais pas à y croire. Il fallait que je la voie. Elle n'avait plus de cheveux, son visage était en partie calcinée, mais c'était ma fille et elle était toujours aussi belle. »
Et puis cette voix d'outre-tombe, qu'il n'a eu la force d'écouter que huit ans après les faits. « Je lui devais bien ça. Car après tout, j'aurais peut-être pu reconnaître la voix d'un de ses assassins. » Vingt-six secondes insoutenables. Le dernier appel passé par Elodie aux pompiers. « Elle vient d'avoir un accident. Elle hurle de terreur car elle voit ses agresseurs arriver sur elle, elle sait qu'elle va mourir. J'ai pris conscience à quel point elle avait pu souffrir… »
Depuis dix ans, il ne se repose jamais, ne cesse d'échafauder des scénarios. « Ça cogite, je ne peux pas faire autrement. » Il connaît chaque procès-verbal, chaque pièce de procédure. « Le juge d'Instruction me montre, tous les trois mois, tout ce qui a été fait entre deux. Il est très impliqué, très marqué par l'affaire. Je peux l'appeler à tout moment sur son portable, notamment pour lui signaler chaque appel ou mail que je reçois à chaque fois qu'un média s'intéresse à la mort d'Elodie. À chaque fois, les gendarmes de la cellule d'enquête vérifient scrupuleusement s'il s'agit d'une piste exploitable, même dans les cas les plus improbables, par exemple lorsqu'un voyant me contacte parce qu'il a eu un flash. » Jacky Kulik est intimement convaincu que les meurtriers seront identifiés. Longtemps, il a mis ses espoirs dans les analyses des ADN trouvées sur place, aujourd'hui, il n'y croit plus. « On les trouvera grâce à un témoignage ou une dénonciation. »
« J'ai toujours eu l'impression que tout avait été fait pour retrouver les auteurs, que l'on n'a jamais regardé au coût. Même les suicidés dans la région, on a vérifié leur ADN. »
Les progrès en matière d'enquête technique et scientifique ont été systématiquement appliqués aux relevés effectués, il y a dix ans : les gendarmes ont ainsi récemment acquis la certitude que le violeur d'Elodie est de type caucasien, autrement dit qu'il s'agit d'un homme blanc. Pourtant, malgré tous ces efforts, le mystère reste entier. « Je ne sais toujours pas pourquoi on s'en est pris à ma fille. Elle était brillante, avait un poste à responsabilités. Peut-être a-t-elle suscité des jalousies ? Les enquêteurs sont sûrs que l'accident a été provoqué mais pourquoi ? Le mobile du vol est écarté puisqu'on a retrouvé son sac dans la voiture ainsi que les clefs de la banque. »
Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, lui a fait une promesse : « Je vous livrerai les assassins de votre fille. » Jacky Kulik n'a jamais douté de la sincérité du chef de l'État qu'il a rencontré deux fois et au quotidien, à travers les moyens mis en œuvre par la justice dans l'enquête sur le meurtre de sa fille. C'est l'un des éléments qui lui permet de rester confiant : « Je sais qu'un jour, ils paieront pour ce qu'ils ont fait. Et je sais aussi que je ne leur pardonnerai jamais. »
http://www.lunion.presse.fr/article/aisne/la-foi-dun-pere-meurtri
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